Entretien avec Dr. Danielle Schronen, Dr. Sabrina Goebel, Andreas Heinen
L’OEJQS (Observatoire national de l’enfance, de la jeunesse et de la qualité scolaire) a récemment publié un rapport sur les structures d’éducation et d’accueil (SEA) au Luxembourg. Le rapport met en lumière le fort développement du secteur au cours des 20 dernières années et présente les principaux défis auxquels il est actuellement confronté. Nous avons interrogé les auteurs pour savoir quels sont ces défis et quelles recommandations se dégagent du rapport.

L’OEJQS a récemment publié son rapport sur les structures d’éducation et d’accueil (SEA) au Luxembourg. De quoi s’agit-il exactement dans ce rapport ?
Le rapport montre comment le deuxième pilier du système éducatif luxembourgeois a connu une croissance considérable au cours des 20 dernières années, et quels sont les perspectives et les défis auxquels l’éducation non formelle est confrontée. Il met tout particulièrement l’accent sur les structures SEA, qui représentent de loin la majorité des places pour enfants disponibles.
Les offres d’éducation non formelle ont pris leur envol dès 2005 avec le règlement sur les maisons relais, puis, quelques années plus tard, en 2009, avec l’introduction du chèque-service accueil (CSA). À l’échelle européenne, l’objectif était d’augmenter l’emploi féminin et de mieux soutenir le développement des enfants dès le plus jeune âge. Le Luxembourg a alors mis en place le domaine de l’éducation non formelle, qui, à l’instar de l’école, a reçu le statut de service public. Le mandat, le financement et la qualité ont été réglementés par différents textes législatifs, notamment l’assurance-qualité intégrée dans la loi sur la jeunesse.
Le rapport analyse comment cette expansion a transformé le cadre de travail, les structures et les processus de mise en réseau, et examine aussi la place du Luxembourg dans un contexte international : quels sont les défis communs que nous partageons avec nos pays voisins, et quelles sont les spécificités nationales qui appellent des solutions adaptées ? Enfin, il esquisse les perspectives qui se dégagent pour le développement futur de l’éducation non formelle.
Quelles sont les principales conclusions du rapport ?
Les principaux défis identifiés par la recherche, la politique et la pratique peuvent être regroupés en cinq grands domaines : l’approche relative à l’hétérogénéité, la conciliation entre objectifs politiques sociétaux et éducatifs, la coordination et la gouvernance, la professionnalisation et la qualification du personnel, les données et le monitoring. Le rapport se base à la fois sur des textes scientifiques analysant la situation nationale et sur les résultats d’un atelier qui a réuni des acteurs de la recherche, de la politique et de la pratique, invités par l’OEJQS à partager leur expertise et leur expérience.
Dans la plupart des pays européens, l’hétérogénéité de la population augmente. Au Luxembourg, ce phénomène est particulièrement marqué – non seulement parmi les enfants, mais aussi au niveau du personnel éducatif. Les équipes sont ainsi confrontées quotidiennement à la difficulté de concilier l’accompagnement individuel de profils très variés avec la construction de communautés inclusives entre enfants. Cette tâche est d’autant plus complexe que les employés eux-mêmes ont des parcours et des niveaux de qualification très différents, ce qui nécessite un accompagnement et des formations afin de créer une base commune pour affronter les défis au quotidien.
De même, le rapport constate que les objectifs politiques européens sont plus difficiles à mettre en œuvre que prévu. Les attentes des politiques économique, éducative et sociale ne se résolvent pas automatiquement en créant plus de places d’accueil pour enfants. Cet équilibre fragile entre différentes attentes pèse à la fois sur le quotidien des familles et sur celui du personnel éducatif, qui doit répondre à des exigences multiples dans sa pratique professionnelle.
Par ailleurs, le paysage luxembourgeois s’est structuré autour de différents types de gestionnaires, avec des disparités en matière d’organisation, de conceptions pédagogiques et de conditions de travail. Ces inégalités, combinées au manque de personnel, favorisent la rotation du personnel dans les structures, ce qui nuit à la continuité des relations entre enfants et éducateurs et compromet un travail centré sur l’enfant.
Un autre point central est la mise en réseau de l’éducation formelle et de l’éducation non formelle et la coopération au-delà des frontières institutionnelles. L’absence de synergies rend les transitions difficiles pour les enfants et leurs familles.
Enfin, le rapport souligne le manque de données fiables sur le système. Celles-ci sont pourtant indispensables pour comprendre et évaluer la situation. Cela inclut aussi les informations permettant de déterminer si l’objectif à long terme d’une plus grande égalité des chances pour les enfants peut être atteint. Comme cet objectif suppose une qualité élevée, il est d’autant plus important de pouvoir évaluer cette qualité de manière systématique.
Quelles perspectives ou quels champs d’action se dégagent pour le développement futur du domaine de l’éducation non formelle ?
Il existe plusieurs champs d’action pour lesquels l’Observatoire a formulé des recommandations. Parmi celles-ci, trois méritent d’être mises en avant :
(1) Pour savoir où aller, il faut d’abord savoir d’où l’on part. Cela nécessite la collecte régulière d’informations sur la qualité actuelle de l’éducation non formelle sous forme de monitoring. Il faut des enquêtes qualitatives et quantitatives, mais aussi l’exploitation des données déjà disponibles dans les différentes administrations. Il s’agit aussi d’explorer les besoins des enfants et d’intégrer leur point de vue.
(2) La coopération entre acteurs éducatifs est encore à développer. Le personnel des écoles fondamentales et celui des structures SEA doit mieux se connaître et partager une vision pédagogique commune. Concrètement, cela pourrait prendre la forme de cours communs à l’université pour les futurs enseignants et éducateurs. De manière générale, la coopération entre parents, structures SEA, assistants parentaux, écoles fondamentales, forums parentaux et communautés locales est indispensable pour renforcer le sentiment d’appartenance et la participation des enfants et des familles dans un environnement sociétal complexe.
(3) La formation initiale et continue du personnel est essentielle pour le développement du secteur. Non seulement pour assurer la qualité, mais aussi pour répondre au manque de personnel. Des formations interdisciplinaires et intra-sectorielles, ainsi qu’un programme d’intégration systématique et unifié, pourraient y contribuer. Cela permettrait notamment aux nouveaux collaborateurs de recevoir une introduction cohérente aux principes de l’éducation non formelle, tout en découvrant les spécificités locales de chaque structure avec ses usagers et leur contexte.
Le rapport en langue allemande peut être consulté sur le site de l’Observatoire : https://www.oejqs.lu/fr/publication/rapport-thematique-sea-strukturen-herausforderungen-und-perspektiven-der-non-formalen-bildung-allemand/